Une marque sur la porte

Publié le par Eric George

ali-baba.jpgPrédication du 21 février 2010

Matthieu XI, 28 à 30

Apocalypse VII, 9 à 17

Exode XI, 1 à XII, 36

 

Durant la Pesah, la Pâques juive, le repas de Seder est un repas extrêmement ritualisé. On voit bien à quel point l'Exode est mis en scène dans ce repas. Tout est fait pour rappeler ce que fut cette nuit fondatrice de la sortie d'Egypte. Chaque élément est représenté, l'amertume de l'esclavage avec les herbes amères, les plaies d’Egypte, la hâte du départ avec les pains azymes, le départ lui-même. Tous les éléments sauf un. La marque de sang tracée sur les linteaux des portes.

En effet, comme le montrent les question des enfants « pourquoi cette nuit est elle différente des autres nuits ? » et le récit qui leur répond, le rituel de Pâques a un but commémoratif, on se rappelle, en la jouant, cette sortie d'Egypte mais cette sortie reste un évènement passé. Elle a eu lieu une fois pour toute : il n'est plus nécessaire de se protéger de l'exterminateur en traçant une marque sur sa porte. Si le rite devait être protecteur, les portes se teinteraient à nouveau de sang. Mais non, en célébrant Pâques aujourd'hui, les juifs ne se protègent plus, ils se rappellent cette nuit au cours de laquelle leurs pères se sont protégés. Le rituel exprime une libération mais il ne libère pas, c’est Dieu qui libère.

 

Et pourtant cette marque sur la porte est l'aspect du récit qui frappe le plus mon imagination enfantine. D'une part parce qu'elle est très visuelle et surtout parce qu'elle est doublement saugrenue.

Saugrenue tout d'abord parce qu'elle est nécessaire. Ainsi donc, le Dieu omniscient et tout puissant n'est pas capable de savoir où habitent les membres de son peuple. Il est aussi dépourvu de sens de l'orientation que le chef des brigands qui fut obligé de faire une marque à la craie sur la maison d'Ali Baba pour la retrouver dans le dédale des rues de Bagdad.

Et le parallèle avec l'histoire d'Ali Baba me permet de souligner l'autre incongruité de cette marque qui va, pour les hébreux, faire la différence entre la vie et la mort. Dans l'histoire d'Ali Baba, quand la servante d'Ali Baba, la rusée et dévouée Morgiane voit la marque sur la maison de son maître, il lui suffit, pour perdre les brigands, de tracer une marque semblable sur toute les portes alentour. Ainsi le signe distinctif se caractérise par sa faiblesse. Pensez donc : juste un peu de sang sur une porte pour faire la différence entre égyptiens et hébreux, entre la mort et la vie. C'est un peu léger, non ?

 

Parce qu'elle est saugrenue, cette marque est significative. Elle l'est pour le peuple hébreux bien sûr, elle l'est aussi pour nous, chrétiens puisque l'Apocalypse nous enseigne que nous sommes au bénéfice d'une marque semblable, le sang de l’agneau qui lave les tuniques des élus ne peut qu’être une référence pascale. Oui, le crucifié de Golgotha, comme la trace de sang sur la porte des maisons des hébreux est pour nous un signe d’appartenance et une protection. Et c’est une marque tout aussi dérisoire : un agneau à l’abattoir, un innocent crucifié, voilà donc notre forteresse.

 

         Il est évident que nous sommes dans le récit mythique : Dieu n’a pas besoin d’une marque qui distinguerait les maisons de ses élus de celle des autres. Cette marque n’est pas pour Dieu, elle est pour nous. Et le fait même de nous rappeler qu’une marque distinctive est nécessaire pour nous différencier  des autres est un enseignement.

         En effet, les chrétiens comme les juifs, ont parfois tendance à lire leur foi comme une preuve de leur supériorité. Je pense à ces grands raisonnements qui visent à prouver l’existence de Dieu et finalement à démontrer la bêtise ou le manque de logique de ceux qui n’y croiraient pas. Je pense à l’argument qui fait découler la morale de la foi. Les athées seraient donc amoraux voire immoraux, alors que nous chrétiens, nous devrions être des gens biens. Mais si nous étions à ce point plus intelligent et meilleur que les autres, alors nous nous distinguerions par nous même, nous n’aurions pas besoin d’une marque distinctive.

         Mais voilà que Dieu nous donne un signe d’appartenance qui n’est pas manifeste dans notre comportement mais sur le montant de nos portes, sur notre tunique, une marque d’identité qui n’est pas inscrit dans nos gènes mais dans le sang d’un autre. Le sang de l’agneau nous rappelle que notre identité la plus importante, celle de fils et de filles de Dieu, ne se trouve pas en nous mais qu’elle nous est donnée, elle vient de l’extérieur et elle est extérieure à nous. Par cette marque, Dieu nous revendique comme siens. Nous n’avons pas à devenir ou à être, nous recevons ce que nous sommes. Nous sommes accueillis par notre Dieu et cela transforme notre vie. Nous sommes accueillis par notre Dieu et cela facilite quand même beaucoup notre appartenance, n’est ce pas ? Nous devrions y songer lorsque nous demandons aux autres de s’intégrer : il est plus facile de s’intégrer, de se sentir appartenir à un groupe lorsque l’on y est accueilli.

 

         J’en viens à la seconde saugrenuité, la fragilité et la faiblesse de cette marque qui est à la fois signe distinctif et protection. Un peu de sang sur une porte, le nom d’un innocent crucifié, voilà comment Dieu identifie et garde ses élus. C’est un peu léger, non ?

Pensez à toute l’énergie que nous déployons pour nous protéger. Pensez à nos systèmes d’alarme, à nos dispositifs anti-vol, pensez à nos assurances diverses, pensez aux principes de précaution que nous mettons en place  dans l'espoir de nous protéger. Je fais partie des gens inquiets, des froussards ou des anxieux pourrait-on dire. Mais comment ne pas éprouver un profond sentiment d’absurdité quand on en vient à interdire les vieilles luges en bois sur certaines pistes. Comment ne pas voir à quel point nos sécurités nous emprisonnent.

Eh bien, bénis soit notre Dieu qui nous protège sans nous enfermer dans une forteresse qui ressemblerait à une prison. Bien sûr, il ne nous garde pas de tout danger, de tout problème, mais il nous assure que toujours il sera à nos côtés, que rien ne nous séparera de lui.

Pensez à la complexité des débats sur l’identité, aux difficultés que certains peuvent rencontrer pour faire reconnaître leur identité. Pensez aux carcans que peuvent devenir parfois notre identité, quand on nous catalogue, comme homme ou femme, vieux ou jeune, intellectuel ou manuel, ce que nous sommes bien sûr mais alors que nous sommes tellement plus.

Et voilà que notre Dieu nous donne une identité véritable, une identité qui nous relève et nous fait vivre, une identité dont la marque est légère, une identité qui nous libère. Il nous appelle son peuple, il nous appelle ses fils et ses filles et pour cela, il ne nous demande ni passeport, ni ascendance ni conditions particulières, il ne contrôle pas nos antécédents. Il ne nous demande pas d’adhérer à des dogmes établis une fois pour toute, il ne nous demande pas de sacrifier à des rituels compliqués Il nous prend simplement pour siens, il nous invite à la vie.

 

Frères et sœurs,

Elle est fragile et folle notre marque d’appartenance : un innocent crucifié. Elle est fragile et folle notre forteresse : l’affirmation que ce crucifié est vivant. Et c’est dans cette folie, dans cette fragilité que commence notre marche d’hommes et de femmes libres.

Publié dans Prédications

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