Un douloureux endurcissement

Publié le par Eric George

Prédication du dimanche 7 février 2010

Exode X, 1 à XI, 10 pharaon.jpg

Apocalypse IX, 1 à 11

 

Jusqu’ici dans notre parcours des plaies d’Egypte, nous avons esquivé ce verset pourtant déjà deux fois : « L’Eternel endurcit le cœur du pharaon ». Puisque il est répété systématiquement pour les trois dernières plaies, le temps est venu de nous y confronter, pour comprendre la révolte qu’il provoque en nous, pour voir ce qu’il nous dit de l’homme et de Dieu.

 

« L’Eternel endurcit le cœur du pharaon », alors même que le texte nous présente un pharaon repentant : « J’ai péché contre le SEIGNEUR, votre Dieu, et contre vous » (Ex. X, 16). Notre tendance naturelle serait sans doute de couvrir Dieu en faisant un procès d’intention au pharaon, en l’accusant d’un faux repentir. Ce serait quand même plus théologiquement correct. Seulement, ce serait aller contre le texte qui annonce bien le projet de Dieu « moi, j’endurcirai son coeur et il ne laissera pas partir le peuple. » (Ex. IV, 21) et en explique la raison « afin que mes prodiges se multiplient dans le pays d’Egypte. » (Ex. XI, 9).

Comme on sait bien que la Bible ne prétend pas nous raconter l’histoire de l’Egypte, que ces textes ne sont pas le récit historique d’événements ayant eu lieu, mais un discours théologique, une affirmation sur Dieu et sa place dans l’histoire d’Israël, nous voici devant un problème. Il serait trop facile d’invoquer la prétendue barbarie de l’Ancien Testament rendant Dieu coupable d’un refus que devait sûrement venir du diable ou de la folle obstination de pharaon. Alors que faire avec ce portrait biblique d’un Dieu qui endurcit le cœur du pécheur afin de mieux le frapper ?

Tout d’abord, le refuser. En effet, je refuse de croire au Dieu qui endurcit le cœur du pharaon pour se faire de la pub.

Mais il convient de bien motiver ce refus. Les premières objections qui nous viennent à l’esprit sont « C’est trop injuste » ou pire « Ce n’est pas gentil ». Et voilà que nous nous faisons juge de Dieu ! Voila que nous plaçons, au-dessus de lui, des valeurs absolues auxquelles il devrait se soumettre. Mais, s’il y a au-dessus de Dieu, un absolu auquel Dieu devrait rendre des comptes, alors Dieu n’est plus Dieu…

Si nous prenons au sérieux la totale souveraineté de Dieu, nous devons renoncer à le juger selon nos critères. Et pourtant, je l’affirme une fois encore : « Je refuse l’idée que Dieu endurcisse le cœur de Pharaon » et j’affirme de plus que nous pouvons, et devons même, refuser cette idée. Pas au nom d’un justiçomètre ou d’un bontéomètre avec lesquels nous pourrions mesurer Dieu mais en nous appuyant sur les modèles de foi que nous donne la Première Alliance : Abraham, Moïse ou même le psalmiste.

Pensez à Abraham intercédant pour Sodome et Gomorrhe : Jamais tu ne ferais une chose pareille (Gen. XVIII, 25), de Moïse intervenant pour le peuple lors de l’épisode du veau d’or : Seigneur DIEU, ne détruis pas ton peuple, ton patrimoine, que tu as libéré dans ta grandeur, que tu as fait sortir d’Egypte d’une main forte ! Souviens–toi d’Abraham, Isaac et Jacob, tes serviteurs. Ne regarde pas l’obstination de ce peuple, sa méchanceté et son péché, (Deut. IX, 26-27). Chacun ose s’opposer à la colère de Dieu non pas en évoquant des valeurs supérieures auxquelles Dieu devrait rendre des comptes, mais plutôt en en appelant à Dieu lui-même. Abraham, Moïse ou le psalmiste ne disent pas à Dieu « Tu ne dois pas faire cela », ils lui disent « Par notre foi, notre confiance en toi, nous savons que tu ne veux pas faire cela, que tu ne le feras pas. »

Il en va de même pour nous. Parce que notre Dieu s’est révélé à nous comme celui qui ne veut pas la mort du méchant mais plutôt sa conversion et sa vie (Ezechiel XVIII, 23), comme celui qui a donné sa vie pour sauver notre vie alors même que nous étions pécheurs (Rom V, 8), nous ne pouvons pas croire qu’il soit le Dieu qui endurcit le cœur du pharaon, qui fait renoncer le méchant à sa conversion. Nous ne prétendons pas juger Dieu mais nous avons la foi, nous avons confiance en son amour, en sa volonté de salut pour nous.

Alors pourquoi le livre de l’Exode nous dit-il que l’Eternel endurcit le cœur du pharaon ? C’est une affirmation anthropologique et théologique.

 

Commençons par le plus évident : ce que ce texte nous dit de l’homme. Pharaon a beau être le méchant de l’histoire, il a beau être le prince de toute l’Egypte, il n’en est pas moins le personnage le plus proche de nous. Si j’en crois les 10 commandements, ou le prince d’Egypte, je ne suis pas le seul dans ce cas : dans l’épisode des  plaies d’Egypte, c’est à lui que nous nous identifions, plus qu’à Moïse. Pourquoi avons-nous une certaine empathie, une certaine compassion pour le pharaon ? Pourquoi cette affinité que nous ressentons pour lui, malgré son entêtement insensé ? Eh bien, sans doute à cause de cet entêtement insensé.

L’endurcissement du cœur du pharaon nous rappelle un élément que Freud prétend avoir découvert (Freud évoquait l’invention de la psychanalyse comme la suite directe de l’héliocentrisme, de l’âge de la terre, de l’évolution des espèces, une découverte qui retirait l’homme du centre du monde), un élément qui est bien présent dans ces pages vieilles de plus de 20 siècles (je préfère ne pas trop me mouiller sur la datation des textes) : nous ne sommes pas aussi maîtres de notre volonté que nous voudrions le croire, nous sommes parfois le jouet de pulsions que nous ne contrôlons pas. Bien sûr, il n’est pas question de dire que nous ne sommes que des marionnettes, pharaon endurcit son cœur, lui aussi, à plusieurs reprises, nous avons un pouvoir de décision. Mais il n’est pas aussi vaste que nous le pensons.

Non seulement il est faux d’affirmer que quand nous voulons, nous pouvons mais il nous faut bien reconnaître que parfois, nous ne pouvons même pas vouloir. Pensez tabagisme ou alcoolisme, bien sûr, mais pour ne pas rester que dans l’addiction pensez à notre course à la consommation, pensez à la pollution, pensez paresse ou peur de l’autre : l’obstination destructrice du pharaon ne nous est pas si étrangère.

C’est peut-être la première leçon de cet endurcissement du cœur de pharaon : même prince d’Egypte, aussi puissant puis-je être, je ne contrôle pas tant ma vie, ni même ma propre volonté que cela.

 

Mais quand même, pourquoi faire de Dieu celui qui manipule Pharaon, pourquoi ne pas attribuer cet endurcissement au diable ou à quelque puissance démoniaque ?

Eh bien, un des aspects positifs du texte, à mon sens, est qu’il nous interdit des questions trop facile à la terrible question du mal, ici, on voit bien que libre-arbitre de l’homme ne peut pas être incriminé puisque précisément, Pharaon ne fait pas preuve de libre-arbitre. Et le diable n’est pas mentionné. L’origine du mal, la question de l’endurcissement de notre cœur, n’est pas une question à laquelle on puisse répondre simplement, et peut-être même pas du tout.

Et puis, ce récit des plaies d’Egypte n’est pas seulement un drame humain, il ne fait pas que nous parler de l’homme, il a une dimension théologique.

L’Exode est très clair : Dieu endurcit le cœur de pharaon afin que l’on voit avec quelle puissance il libère son peuple. Or, on sait l’importance du récit de la sortie d’Egypte pour Israël. L’exode n’est pas à classer avec les autres épisodes de l’histoire d’Israël, c’est el récit de la naissance, je devrais même dire de la création du peuple. Pour bien comprendre ce que ce récit nous dit de Dieu, il faut le prendre dans sa dimension cosmique et le lire comme un récit de création. Le livre de l’Apocalypse ne s’y trompe pas en citant les 8e et 9e plaies : la nuit et les sauterelle renvoient à l’abîme, au néant, à l’incréé.

Et si nous lisons ce récit à l’échelle cosmique : le pharaon représente l’Egypte et donc les forces du néant. Il ne peut pas être victime des forces du néant, il est le néant. Or dans ce récit de création, il n’est pas question de montrer les forces du néant coopérer, aussi légèrement soit-il, à l’acte créateur de Dieu. Il n’est pas question de laisser entendre que l’Egypte aurait laissé sortir les hébreux, que le néant puisse accoucher naturellement de la création. C’est Dieu qui, de haute lutte, fait naître son peuple. C’est Dieu qui arrache la création au néant.

Et cette idée est magnifique par tout ce qu’elle implique. Tout d’abord, loin d’être le grand horloger indifférent, Dieu se bat pour son peuple. Il se bat pour sa création. Il nous veut tellement qu’il se bat pour nous. Et puis, si nous revenons à ce que l’obstination de pharaon nous dit de notre propre obstination, alors ce texte est pour nous une annonce de libération. Quand nous sommes esclaves de pulsions qui nous détruisent, quand notre propre volonté nous trahit, qu’en nous-mêmes nous ne trouvons aucun moyen d’échapper à ce qui nous fait souffrir et mourir, nous savons que le salut nous vient de Dieu seul, même si nous sommes incapables d’y participer.

 

Frères et sœurs, ne craignons pas que Dieu endurcisse nos cœurs comme celui de pharaon. Bien au contraire, lorsque comme le roi d’Egypte, nous nous sommes pétrifiés, plaçons toute notre confiance en Dieu qui combat pour nous, qui ôtera de notre poitrine et nous donnera un cœur de chair. (Ez. 36. 26)

 

Amen

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