Le malheur des uns ne fait pas le bonheur des autres

Publié le par Eric Geoge

Prédication du dimanche 24 janvier 2010

Exode IX, 1 à 35

Matthieu V, 43-48

 

Nous avons commencé l’année avec les dix plaies d’Egypte et j’imagine déjà que certains espèrent que nous ne nous y attarderons pas trop. En fait, je crois que notre gêne vis-à-vis de certains textes bibliques est une des manière dont ces textes nous parlent.

 

« L’Eternel traitera de manière différente les troupeaux d’Israël et ceux des Egyptiens », « Ce fut seulement dans la région de Gossen, là où se trouvaient les israélites, qu’il n’y eut pas de grêle » Et même la 6eme plaie, les ulcères peut se comprendre ainsi « (les magiciens de Pharaon] étaient couvert d’ulcères comme tous les égyptiens » (on peut raisonnablement supposer que pour les rédacteurs du texte, les hébreux étaient épargnés)

Cette distinction entre les Egyptiens et les hébreux revient régulièrement dans le récit des plaies d’Egypte. Cela paraît évident : il serait un peu étrange qu’en frappant les Egyptiens pour libérer les hébreux, Dieu frappe les hébreux aussi. Le moins qu’on puisse attendre du juste courroux de Dieu, c’est qu’il évite les dommages collatéraux.

Pourtant, ce n’est pas aussi évident que cela. En effet, lors de la dixième plaie, Dieu donne aux hébreux un moyen de se protéger, un signe distinctif. Ce n’est pas à l’ange exterminateur de faire le tri entre les maisons des hébreux et celles des Egyptiens, mais bien plutôt aux hébreux de se distinguer des Egyptiens pas le sang de l’agneau dont ils marquent leurs linteaux.

Je ne crois donc pas que cette distinction soulignée par le récit des plaies d’Egypte aie pour but de louer les talents de Dieu pour la frappe chirurgicale.

En fait, je vois plutôt dans ce récit la description d’un vieux rêve humain, ce même rêve qui nous fait habiller les héros de blanc alors que les méchants sont en noir : le rêve de toujours pouvoir distinguer entre les bons et les méchants.

Et puis, si ce qui distinguait les méchants pouvait être que tous les maux du monde s’abattent sur eux en épargnant les bons, ce serait parfait. Entre parenthèse, rêver ainsi de voir les bons récompensés et les méchants punis présuppose qu’à nos yeux en tout cas, nous faisons partie des bons.

Ce vieux rêve humain nous pousse vers deux attitudes : soit juger les bons et les méchants d’après leur réussite : puisque tout sourit à X c’est qu’il fait partie des bons, des élus. Puisque tout s’acharne contre Y, c’est sûrement qu’il l’a mérité. Cette attitude est souvent difficile à défendre aussi nous reportons-nous vers la deuxième attitude, nous reportons cette récompense des bons et ce châtiment des méchants à un futur. Aujourd’hui tout sourit à ceux à ceux que nous condamnons, mais ils ne perdent rien pour attendre.

Eh bien, les dix plaies d’Egypte nous racontent ce rêve réalisé : les hébreux sont épargnés au milieu de toutes les misères qui frappent les Egyptiens. Les oppresseurs sont frappés ! Seulement, si nous imaginons l’Egypte des dix plaies, si nous la visualisons, ce n’est pas un rêve que nous voyons mais bien des images de cauchemars. Alors même que nous savons que les Egyptiens sont les méchants de l’histoire.

Imaginez-vous, hébreux, voyant vos voisins terrassés par les ulcères et la grêle, recouverts de vermines et de sauterelles… Même si ces voisins sont vos oppresseurs, je ne suis pas certain que ce soit un spectacle plaisant. Je suis même certain du contraire.

         Nous n’aimons pas voir le malheur frapper nos semblables. Même s’ils nous sont indifférents et même si nous ne les aimons pas ? C’est une chose de souhaiter le malheur de ceux qui nous ont fait du mal mais c’en est une autre que de les voir effectivement souffrir.

         Pourquoi ?

Parce que pour l’immense majorité de l’humanité (à part quelques malades mentaux) nous sommes doués de compassion.

Rassurez-vous, je reste fidèle à mon pessimisme anthropologique, cette compassion est un don.

Et c’est un don dont nous nous passerions bien. A votre avis, pourquoi les sociétés essayent-elles si souvent de regrouper leurs laissés pour compte à l’abris des regards, de les cacher le mieux possible ? Ce n’est pas seulement parce que nous avons peur d’eux que nous construisons des murs (réels ou plus symboliques) entrez quartiers riches et quartiers pauvres mais bien parce que nous avons mal de les voir.

Un exemple récent : Haïti souffre depuis des décennies dans l’indifférence générale et aujourd’hui le sort de cette population nous bouleverse tous. Le tremblement de terre a-t-il empiré les choses à ce point. Peut-être, mais surtout il a braqué nos projecteurs vers Haïti, aujourd’hui nous voyons les haïtiens et donc nous souffrons de leur souffrance.

C’est vrai que ce don de compassion entraîne malheureusement plus souvent des stratégies d’oubli, de dissimulation, de déni qu’à des actes de justice, de solidarité, de générosité.

Mais cela n’empêche que Jules Renard se trompait en écrivant « il ne suffit pas d’être heureux, encore faut-il que les autres ne le soient pas ». Pour être pleinement heureux, il nous faut ignorer, ou oublier, que les autres sont malheureux. Cela est vrai même si ces autres nous sont en fait indifférents. Cela est vrai même si les autres sont nos ennemis. Peut-être des haines extrêmes parviennent-elles à étouffer le sentiment de compassion mais je crois que c’est rare : la stratégie des grands génocides repose plus sur le déni de l’humanité de ceux que l’on supprime, que sur la haine qu’on leur porte.

C’est à cause de cette compassion que nous avons pour ceux que nous reconnaissons comme nos semblables humains que l’Egypte des 10 plaies qui semble tellement répondre à nos souhaits, est en fait un monde de cauchemar.

        

         Mais à ce monde de cauchemar s’oppose le monde dans lequel nous vivons : un monde dans lequel Dieu fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, un monde dans lequel Dieu ne prend pas plaisir à la mot de l’injuste.

Un monde dans lequel Dieu est le premier à avoir compassion. Dieu nous reconnaît à son image, il nous reconnaît comme siens et donc il s’émeut pour nous, il souffre avec nous.

Et il nous apprend comment vivre cette compassion. Non pas en échafaudant toute sortes de stratégie pour éviter de souffrir, nous masquant les yeux à la souffrance de l’autre, ou niant l’humanité de cet autre, mais en allant jusqu’au bout de cette rencontre avec l’autre, en aimant cet autre quel qu’il soit (ce qui signifie bien sûr pas seulement en paroles mais aussi en actes), en priant pour lui, bref en nous associant pleinement à lui, en assumant parfaitement notre solidarité avec lui.

 

Frères et sœurs, Dieu nous donne cette compassion qui nous permet de vivre son amour. Que cette compassion ne soit pas un prétexte pour nous protéger de la souffrance des autres, mais qu’au contraire, elle nous déchire le cœur, qu’elle nous torde les entrailles et nous poussent ainsi à la rencontre des frères et des sœurs qui ont besoin de nous.

 

Amen

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